A la foli (22 avril 2006)
Mwen ekri, m ekri, m ekri
tout ti detay nan syèl
mwen ekri sou vag lanmè
sou ti flè, la mizè, lapli
mwen menm trase nanm mwen
emosyon mwen sou papye
bèl pawòl literati
bèl chema fe klenklen
Jou m-kontre w cheri
tout ti mo dous krase rak
plim mwen tranble, krache, vomi
tout chema tounen madigriji
m-bliye konte, m-bliye pale
je m nan je w
menm nan men w
se sèl verite
Lavi se pawòl granmoun
mariaj se koze moun fou
yon sel mo rete nan vokabilè nou
“lanmou”
lanmou mwen avè w
siwèl nou
rapadou nou
alfabè nou
lakansyèl nou
san nan venn nou
foumi anba po nou
Jou m-kontre ak ou cheri
syel ou fè yonn ak tè m
rivyè w koule nan lanmè m
vigil ou kontre ak pwen final mwen
M renmen w cheri
m renmen w
ak zo m, ak po m
ak nanm mwen
ak tout kò mwen
sou tout kò mwen
m renmen w nan sekrè mwen
À LA FOLIE
J’ai écrit à n’en plus finir
tous les petits détails du ciel
j’ai écrit sur les vagues
les fleurs, la misère, la pluie
j’ai même tracé mon âme
et mes émotions sur papier
profusion de mots
et de phases de toute beauté
Le jour où je t’ai rencontré chéri
tous les mots d’amour se sont envolés
ma plume trembla, cracha, vomit
toutes les phrases
devinrent gribouillages
j’ai oublié de compter, de parler
mes yeux dans tes yeux
ma main dans ta main
furent ma seule vérité
Les vieux parlent de vie
de mariage parlent les fous
un seul mot resta
dans notre vocabulaire
“l’amour”
notre amour
notre sapotille
notre pain de mélasse
notre alphabet
notre arc-en-ciel
le sang dans nos veines
les fourmis sous notre peau
Le jour ou je t’ai rencontré chéri
ton ciel s’unit avec ma terre
ta rivière coula dans mon océan
ta virgule rencontra mon point final
Je t’aime chéri
je t’aime
avec mes os, avec ma peau
avec mon âme
avec tout mon corps
sur tout mon corps
je t'aime dans mes secrets
LE TEMPS DU SILENCE
Qui osera taire l’évident ? L’amère absinthe de la guerre muette ? La brutale émotion de nos gorges nouées, se demandant dix ans plus tard : “pourquoi s’être tus ?”
Oubliés les mots, qui, jadis s’étaient habillés de gris monotone et coiffés du bonnet de la honte ; ces mots égarés, tâtonnant à travers le labyrinthe de nos pensées frileuses.
Il n’y avait rien d’autre sinon un silence se faufilant à travers nos yeux, débordant de nos narines et de nos lèvres qu’on humectaient du goût de ce silence trop bruyant.
Comment taire l’inconnu jusqu’ici squelette de nos ombres, fantômes de nos amours disloquées ? Comment taire l’inconnu baragouinant à qui mieux mieux l’histoire d’un silence de mort ?
Il n’y aura jamais personne pour écouter le silence de nos coeurs. Il n’y aura jamais suffisamment de temps pour se taire et pour taire ce que personne ne peut entendre ; ce silence emprisonné, enchaîné, sans plaintes ni visa sur son passeport pour l’enfer.
J’ai souvent essayé de croasser ou de hennir à la manière de nos politiciens. Se résigner à perdre le temps d’une jeunesse où nos aînés se complaisent dans leurs bavures. Prendre tout simplement le temps de les flanquer à la porte, et notre silence aura changé de locataires.
UN JOUR... TES PANTOUFLES...
Je regardais tes pantoufles, et dans le débarras de ta chambre, ma mémoire s’habituait à la légère couche de poussière qui recouvrait tes meubles et qui recouvrait notre âme.
N’en est-il qu’illusion, cette vermine fouillant partout et grouillant à travers nos deux vies ? Absence latente d’une certitude douteuse. Nous n’aurons peut-être pas assez de temps... Ce temps qui me colle à la peau comme une sangsue exsangue. Ce temps monotone, crasseux, ventru, frustrant. Ce temps que je supplie de nous laisser encore un peu de temps.
Et surtout l’envie de fuir cette vie, de fuir ces démons ; l’envie de fuir nos propres réalités. Aurons-nous suffisamment de temps pour... ?
À faire l’amour à tort ou à raison, à tort et à travers parce qu’on aurait aimé basculer nos vies, nos souffrances, nos espoirs. Se baiser rageusement comme on aurait voulu baiser notre mal. Nous n’avons pourtant rien fait de mal. Juste une tricherie contre soi-même. La cadence accélérée de l’incompris. Le train de la vie, le train de l’avenir poursuit sa course haletante, loin de nous.
Dans la poussière de tes pantoufles, s’élevait le désir de palper l’invisible, l’inexistant ; et montait une buée d’espoir non identifiée.
Qu’adviendra-t-il de ce que nous ne saurons sans doute jamais ? Aquarelle sans image et incolore ? Parfum d’une passion incontrôlée ? Rejet de deux vies désabusées?
Nous ne serons jamais de ce monde où les monstres s’acharnent à dénouer nos doigts, à dénouer nos amours et à dénouer nos illusions. Nous ne serons jamais de ce monde où le temps, tel un monolithe de souffrances, a barbouillé de noire tristesse nos rencontres à venir.
Je ne savais pas ce que mon corps faisait. Je ne savais pas ce que ton coeur voulait. Mais je savais, tes pantoufles que je n’ai pas chaussées, reviendraient me dire un jour que tes doigts attendent les miens pour se nouer, que le ciel n’est pas bleu sans nos désillusions amoureuses, que le temps s’en ira nous laissant sur la rive du fleuve Espoir. Heureusement nous avions su voler ce temps.
Jeanie Bogart
Née en Haïti, Jeanie Bogart vit aux États-Unis où elle mène une carrière de designer et d’écrivain. Après des études en journalisme, elle a, tour à tour, été reporter, présentatrice et rédactrice de nouvelles à la radio, à la télévision en Haïti et dans quelques publications aux États-Unis. Elle a commencé à écrire des poèmes à l’âge de quatorze ans. Elle a gagné avec son poème A la foli, le premier prix Kalbas Lò Lakarayib 2006, un concours de poésie réunissant les poètes créoles des Amériques, d’Afrique et de l’Océan indien. Elle est éditrice à deux magazines aux États-Unis.