e) " Fontaine, un engagement au service de la poésie et de la liberté ", par Eric Brogniet et Emile Jamme


Auteur : E. Brogniet- E. Jamm
Eric Brogniet et Emile Jamme, « Fontaine, Un engagement au service de la poésie et de la liberté », revue Sud, n°83, 19e année, 1989.
 
Les origines de Fontaine et ses lignes de force
 
« Nous sortions d'une jeunesse emplie de ceux qu'on dénonçait comme fauteurs de décadence. Notre sang ne fit qu'un tour. Il était urgent de recenser les vraies valeurs, de les mobiliser contre deux ennemis, celui de l'intérieur, le Français, et l'autre, l'Allemand. C'est à quoi devait servir, à Alger même, dans cette ville pauvre en structures intellectuelles, une petite revue de poésie, Fontaine » (1).
Fontaine ne fut pas la seule revue de poésie à s'engager aussi clairement dans la résistance au nazisme et à la collaboration. Pierre Seghers, René Tavernier et bien d'autres furent aussi de ce combat courageux. Pourtant, Fontaine représente un cas exemplaire, tant par l'esprit général qui l'anima que par les collaborations exceptionnelles qu'elle draina. Max-Pol Fouchet et Henri Hell (de son vrai nom, José Henri Lasry, qui, à l'époque, était déjà critique littéraire et chroniqueur dans divers journaux et revues algérois) se rencontrent à la librairie "Aux vraies richesses", à Alger, en 1939. Sous ce bel emblème, Fontaine naît de cette rencontre capitale entre deux hommes dont le premier, Max-Pol Fouchet, est animé par un projet littéraire et spirituel caractérisé par l'ouverture d'esprit, l'universalisme, le lyrisme, et dans lequel l'animation d'une revue représente le second pôle d'une créativité où sa propre production poétique joue un rôle moteur, et l'autre, Henri Hell, apporte son esprit critique, son exigence lucide. Hell rejoint ainsi une petite équipe constituée de Jean Roire et de son épouse Yvonne Genova, de Jeanne Ghirardi, l'épouse de Max-Pol, de Clémentine Fenech qui assure le secrétariat de la revue, et du poète Charles Autrand, fondateur de la revue Mithra. Mince revue de 32 pages, Mithra (2) avait à l'époque publié deux numéros et se débattait déjà dans des difficultés financières hypothéquant sa survie. Lorsque Max-Pol Fouchet décide d'éponger la facture il prend, par la même occasion, les commandes de la revue, qu'il débaptise et renomme Fontaine.
 
Pourquoi Fontaine? Le titre même suggère un projet symboliquement exprimé par cette image récurrente de la poésie personnelle de Max-Pol Fouchet. Nous trouvons en effet des traces de celle-ci, et de l'élément Eau dont elle procède, notamment dans le poème Femme de nuit et d'aube ou encore La mer intérieure (3), comme par ailleurs nous en sommes éclairés par la citation de Coleridge se trouvant au dos de la page de titre de presque tous les numéros de la revue (4) et qui est la suivante :
 
« ...Partant de l'extérieur, atteindre la passion
et la vie dont les fontaines sont à l'intérieur de l'âme ».
 
Notons aussi cette citation de Rilke en quatrième de couverture du numéro 12, de janvier 1941, qui est également éclairante :
 
« Je ne veux d'autre leçon que la tienne,
Fontaine qui en toi-même retombes,
Celle dos eaux courbées à qui incombe
Ce céleste retour vers la paix terrienne ».
 
L'eau est une force portante, comme celle de l'amour. Autre élément qui peut expliquer ce titre et cette présence de l'élément aqueux, le succès d'un roman anglais publié en 1932 par Charles Morgan (1894-1956),  lui aussi intitulé "Fontaine". Ce roman était basé sur les faits réels de la vie de l'auteur, qui fut cadet de la Marine à 12 ans et navigua dans la Royal Navy jusqu'en 1913, puis s'engagea en 1914 et fut fait prisonnier puis interné en Hollande jusqu'en 1917. On sait que le père de Max-Pol était un petit armateur et que la mer a sans doute modelé une partie de l'imaginaire du futur poète.
 
Mais l'eau désaltère aussi et fait reverdir les déserts (cette symbolique est présente dans nombre de textes sacrés, de tradition occidentale comme de tradition orientale, chrétienne comme arabe : il suffira de se reporter au numéro spécial de Fontaine, le premier d'une série de trois, qui a valeur de symbole, celui de mars-avril 1942, De la poésie comme exercice spirituel, pour en saisir la portée poétique sous-jacente) (5). L'eau est aussi une force d'engloutissement qui recèle son poids de menaces et de mort (6). Le rôle du poète n'est-il pas, dès lors, entre magie blanche et magie noire (7), de prendre parti pour l'amour et la liberté contre la mort et ses pesants silences ? Les Fontaines qui sont à l'intérieur de l'âme, ce sont les forces éclairantes de la lucidité et de l'amour, et ce, dans un temps de déchirure et de haine comme l'était précisément le temps des hostilités, le temps de la seconde guerre mondiale.
 
D'autre part, la conception générale de Fouchet, quant au poème et à la poésie, se trouve exploitée aussi dans ce passage de la préface à l'Anthologie thématique de la poésie française, datant de 1958, et dont les arguments furent développés au fur et à mesure des éditoriaux de la revue elle-même. Fouchet nous dit ceci :
 
« (...) Exclure l'intermédiaire, écarter la littérature pour laisser le champ libre à l'émotion originelle, transformer cette émotion le moins possible, reconnaître à l'état de poésie une absolue suprématie sur le poème, voilà sans nul doute la démarche constante des poètes depuis un siècle. Fidèles au souvenir des sources initiales nos « classiques » descendaient une rivière dont ils décrivaient, chemin faisant, le cours et les rives. Depuis Nerval et les « romantiques », le mouvement est de sens inverse : le poète va vers l'amont, regagne le lieu où l'eau perle. Arrivé à la source, il ne s'arrête pas. Il cherche la source de la source. Il s'enfonce à la découverte de la circulation intérieure des eaux. Il décrit moins qu'il ne se métamorphose. Il se confond avec la profondeur. Là, il attend l'éblouissement. Mais que rapporte-'-il à la surface? Le souvenir de l'éblouissement, s'il fut ébloui, tout comme la mémoire des sources accompagnait le classique dans sa navigation plus claire. Les deux expériences peuvent différer, il est permis de préférer l'une à l'autre, mais elles nous laissent foncièrement inapaisés, le poème ne sachant calmer une faim plus vive (8). Ce sera le premier mérite du Surréalisme d'avoir montré l'insuffisance du poème au regard de la poésie. Il est vrai que pour le grand André Breton la poésie s'unit à l'amour et à la révolte pour illuminer le cœur humain » (9).
 
Il est révélateur que, d'après le témoignage de Fouchet, Fontaine, « revue de stricte poésie, d'études poétiques » ait consacré son numéro 5 d'août-septembre 1939 aux Droits et devoirs du poète, avec ce bandeau:
 
« Testament d'une jeunesse?
NON!
Départ pour la nouvelle paix ».
 
Ainsi, à ces motivations esthétiques dont nous parlions plus haut, Fouchet ajoute des motivations d'engagement dans le temps et l'époque. L'art n'est pas pour lui une activité séparée de l'engagement humain, moral, politique. Son éditorial porte le titre: « La poésie doit continuer ». Elle est, dès lors que la guerre est déclarée, que les pulsions de mort se répandent au grand jour, non pas un divertissement, que l'actualité relèguerait avec les accessoires, mais, précisément, cet outil privilégié de l'exercice de la liberté et de la fraternité; elle est ce contre-pouvoir nécessaire à l'espoir (10). Ceux qui se rassembleront autour de Fontaine témoigneront tous, opinions politiques et esthétiques confondues, de cette orientation de la poésie comme exercice de liberté et de lucidité combattantes et surtout comme outil de connaissance, dans un temps où la violence des armes se doublait de la violence du mensonge et de la propagande.
 
Les collaborateurs de la revue
 
À la petite équipe de départ se joindront différents collaborateurs qui, pour la plupart, étaient des connaissances et amis du comité de rédaction. Ensuite, dès 1940 nous assistons au drainage des écrivains refusant la collaboration avec les milieux pétainistes. Georges-Emmanuel Clancier, à Limoges, joue le rôle de « boîte aux lettres » et assure, pour sa part, la chronique de poésie. En Suisse, Albert Béguin réceptionne le courrier et les manuscrits qu'il se charge de transmettre à Georges Blin, alors en poste à Tanger. Le rôle de Jean Denoël fut aussi très important, de par ses contacts et l'étendue de ses relations personnelles (notamment avec André Gide, qu'il mit en rapport avec l'équipe de Fontaine). On trouvera dans les deux ouvrages consacrés par Max-Pol Fouchet à l'histoire de Fontaine (11) de précieux renseignements sur les circonstances et anecdotes des rencontres et des collaborations entre Fontaine et ceux qu'elle publia. Ces collaborations de furent pas toujours aisées ainsi qu'en témoigne la colère de Claudel à la publication dans le même numéro de des propres poèmes et d'extraits de Mérimée où ce dernier se livre à la confidence et traite de problèmes affectifs et sexuels. Notons aussi de violentes réactions de lecteurs au numéro spécial sur l'Allemagne, à l'article de Isidore Isou sur le Lettrisme, au poème d'Artaud « Histoire de la Groume et Dieu » ou encore à la contribution de Henri Pichette. Ces anecdotes prouvent en tous cas que Fontaine n'était pas une revue conformiste et considérait certes la poésie comme une arme. La publication du poème de Paul Eluard, J'écris ton nom, Liberté, et les circonstances de sa publication (voyez: Un jour, je m'en souviens, pp. 89-90) en est une autre preuve. Par ailleurs, Fontaine joua petit à petit un rôle rassembleur dans les Lettres françaises. Publiant des auteurs qui tel Paul Eluard demeuraient en zone occupée, ou tel Aragon résidaient en zone libre, Fontaine reconstitua l'unité de ces Lettres en faisant la jonction avec les « exilés »: Breton, Saint-John Perse, Bernanos, Maritain.
 
L'équipe de départ s'agrandit aussi avec l'arrivée de deux nouveaux administrateurs, Jacques Wormser et Jacques Goldschmidt. À cet apport d'énergies humaines et littéraires, il faut ajouter l'apport de moyens financiers, constitués dès le départ par l'argent retiré d'un héritage que fit Henri Hell, le salaire de professeur de Max-Pol Fouchet et de dons privés (dont ceux des administrateurs cités) qui s'ajoutaient ainsi à l'argent récolté par abonnement. Vers 1945, Clarisse Francillon contribuera de manière très substantielle à ce financement de la revue qui tirera jusqu'à douze mille exemplaires!
 
Au point de vue des collaborations, signalons qu'à côté de Fontaine, revue imprimée, existait aussi une série d'émissions radios, à Alger, captées jusqu'en Angleterre (ce qui ouvrira par la suite des contacts à Max-Pol Fouchet et lui permettra un voyage à Londres, les éditions miniatures de la revue larguées avec les containers d'armes et de matériel par la R.A.F. sur les maquis de France et des collaborations avec un nombre important d'auteurs anglais – parmi lesquels T.S. Eliot – pour le second numéro spécial de la revue, intitulé Aspect de la littérature anglaise (1918-1940) (12). Ces émissions, qui avaient lieu deux fois par semaine, étaient animées par Max-Pol Fouchet et Henri Hell avec la collaboration efficace de Marie-Madeleine Gautier et d'Agnès Capri. La première émission comportait un éditorial, une lecture de poèmes, la lecture d'une nouvelle suivie par la lecture d'autres poèmes puis se clôturait sur des informations littéraires. La seconde émission de la semaine était thématique (par exemple Mallarmé, Garcia Lorca, etc.). Fontaine trouvait donc sur les ondes un prolongement et ceci nous paraît aussi déjà significatif du souci de Fouchet pour l'efficacité, l'utilisation des médias modernes à des fins d'éducation permanente, qui trouvera à s'exprimer dans ses émissions futures à l'O.R.T.F. et dans leur esprit général, avec Pierre Desgraupes et Pierre Dumayet, ainsi que dans ses films télévisés consacrés à l'art.
 
En ce qui concerne à présent l'intégration de Fontaine dans son biotope algérois, notons qu'un seul collaborateur arabe sera présent d'une manière constante: il s'agit de Mostapha Lacheraf, alors ancien élève de Max-Pol Fouchet et intelligence brillante. Malgré l'ouverture de Fontaine à la littérature arabe, à la spiritualité hispanique dont témoigne le premier numéro spécial déjà cité, peu de contacts réels seront possibles avec le peuple algérien lui-même.
 
Nous avons établi ci-après un tableau reprenant les noms des principaux collaborateurs de la revue (membres officiels du comité de rédaction) avec les dates et périodes effectives de collaboration.
 
En ce qui concerne les autres collaborations, le travail que nous avons entrepris à partir de la collection complète de la revue (13) en donnera la teneur, par l'établissement d'index de noms et de titres ainsi que des références de publications. Nous renvoyons le lecteur à ce répertoire informatisé, actuellement en cours de constitution, et que nous espérons voir publier dans un avenir proche. Notons que Fontaine a rassemblé pratiquement tous ceux qui comptent aujourd'hui dans les Lettres françaises, d'Aragon à Michaux, en passant par Eluard, Saint-John Perse, Gide, Claudel, Char, Emmanuel, Breton, Daumal, Jouve, et une quantité d'autres que nous ne pouvons nommer entièrement ici. La qualité de ces collaborations et leur confirmation par l'Histoire est un signe évident du rôle joué par Fontaine dans le développement littéraire de l'époque, de son ouverture et de ses critères esthétiques autant que de son engagement moral. Par ailleurs, à côté de ces noms prestigieux ou en passe de le devenir, Fontaine permit à de jeunes poètes ou prosateurs, français et étrangers, de s'exprimer en toute liberté (malgré la censure) et avec des critères d'exigence critique. De plus, nous relevons au hasard des numéros des témoignages de poètes au front, ou de collaborateurs aujourd'hui oubliés ou disparus et qui n'étaient pas des écrivains au sens propre du terme. Ceci nous rappelle que l'histoire littéraire n'est pas seulement celle des noms illustres mais qu'elle s'incarne aussi dans le terreau d'une vie quotidienne et s'en nourrit.
 
Informations techniques
 
La revue Fontaine a connu 55 livraisons, d'avril-mail 1939 (n°3) à novembre 1947 (n°63).
À plusieurs reprises, un même exemplaire reçoit plusieurs numéros groupés: 19-20 (le spécial de mars-avril 1942), 27-28 (le spécial de juin-juillet 1943), 37-40 (le spécial de 1944), 48-49 (le spécial de janvier-février 1946).
En principe, un numéro couvrait deux mois, mais il y eut des livraisons mensuelles (décembre 1941; janvier, février, mai, juin et octobre 1942; mai, juin, novembre et décembre 1945; mars, avril, mai, juin et novembre 1946; avril, mai, octobre et novembre 1947). D'août 1943 à fin 1944, les indications de mois disparaissent, pour revenir ensuite.
On constate ici et là des erreurs ou des solutions de continuité dans les indications de mois. Le numéro 10, n'ayant pu paraître en juillet, porte la date août-septembre 1940 (14); un phénomène qui se répétera par la suite. Le n°14 affiche « juin 1941 » en première page de couverture, mais « avril-mail 1941 » en deuxième page. Le n°22, de juin 1942, reprend en deuxième page de couverture la date du numéro précédent (« mai 1942 »). Dans le n°43 de juin 1945, la page 297 précise: « FONTAINE EDITION DE PARIS VIe ANNEE JUIN 1945 TOME HUITIEME N°34 ».
Max-Pol Fouchet signale l'existence d'un n°64, arrivé au stade d'épreuves corrigées, jamais publié (15). La rédaction de Fontaine disposait de réserves de manuscrits. Nous avons entrepris des recherches pour retrouver ce numéro prêt à imprimer.
Jusque fin 1944, Fontaine a été édité à Alger (n°37-40). Mais dès septembre 1944, Max-Pol Fouchet était à Paris, laissant à Alger Henri Hell qui ralliera, en avril 1945, la capitale française libérée. Avant de quitter l'Afrique du Nord, Henri Hell a pu préparer l'édition algéroise du n°41 d'avril 1945 qui se démarquera de l'édition de Paris. Max-Pol Fouchet parle de deux éditions « assez différentes » (16). L'édition de Paris reprenait d'anciens textes essentiels publiés à Alger: une étude de Roger Caillois « L'art de Saint-John Perse », suivie de « Pluies » déjà paru dans le n°34 de Fontaine, alors qu'à Alger on publiait un nouveau texte dans les pages correspondances laissées libres: « Quarts, moitiés, trois-quarts de notes et notes entières » de William Saroyan, qui fut publié ensuite à Paris dans le n°43 de juin 1945 (17). L'édition d'Alger disparaît après le n°41 d'avril 1945, la poste redevenue normale.
La mention « Edition de Paris » disparaît sur la couverture de Fontaine à partir du n°46 de novembre 1945.
Dans plusieurs numéros, on trouve une double numérotation de page: la page de la livraison, plus la page comptée suivant l'accumulation des numéros dans l'année. D'ailleurs, le classement des livraisons a connu bien des variantes (tome, etc.).
Fontaine fut aussi édité en anthologie, sous deux formes.
La plus spectaculaire fut une réduction sur papier bible, en format 13 x 8 cm, 80 pages, 50 lignes par page, imprimée à Londres en 1943 et larguée par la R.A.F. Dans les zones de résistance à l'ennemi (18).
Pour entretenir la culture française en Amérique latine, une autre anthologie fut éditée à Rio de Janeiro (19)
La revue a vécu de la générosité de ses sympathisants, donateurs ou abonnés.
Le prix du numéro, établi au départ à 4 F pour la France et 6 F pour les autres pays, a grimpé à 6 et 8 F (avril 1940), puis à 8 et 10 F (novembre 1940), 10 et 15 F (février 1941), 12 et 18 F (décembre 1941), 15 et 20 F (mai 1942), 25 F en décembre 1942, 30 F en 1943, 40 F en 1945, 60 F dès l'été 1945, 75 F en octobre 1946. En 1943, des prix anglais apparaissent (3 sh. le numéro normal) et en 1946 une livraison coûte 65 cts USA.
Un numéro double prenait le prix de deux livraisons simples.
Le n°41 (édition de Paris), avril 1945, a été victime de pénurie de papier (20). Auparavant, c'était la censure française d'Alger qui avait retardé les livraisons de papier pour le n°24 (octobre 1942) (21). Généralement, le papier fourni fut assez médiocre (aujourd'hui, il brunit et devient cassant). Mais le n°18 (février 1942), tout comme le n°19-20 (mars avril 1942), sortit sur papier de très belle qualité (à ce jour, il est impeccable).
Le tirage, modeste au départ, atteignit les 10 à 12.000 exemplaires (22), tous vendus.
Venues de l'édition de livres de haute qualité, des difficultés financières mirent un terme à l'épopée de Fontaine: ses animateurs tenaient farouchement à leur indépendance dans leurs choix, et les repreneurs éventuels ne l'acceptaient pas. La liquidation fut à l'image de la fondation: fièrement, on paya le dû.
 
Les thèmes, les éditoriaux, les numéros spéciaux
 
Nous avons déjà une idée des principaux sujets de préoccupation de Fontaine par les bandeaux de couverture. Ils ne sont pas nombreux mais leur importance est sensible comme nous le voyons ci-après. Comme pour les citations systématiques que nous trouvons en quatrième de couverture, les bandeaux sont ainsi des emblèmes, des « cris du cœur » ayant pour Fouchet et ses amis une signification exemplaire correspondant à leur humeur du moment.
Le premier de ces bandeaux est celui du numéro 5 d’août-septembre 1939 cité plus haut : Testament d’une jeunesse ? Non ! Départ pour une nouvelle paix. Un an après les accords de Munich, nous trouvons là un témoignage, une profession de foi qui n’a rien de défaitiste et qui parie contre les démissions, la facilité, les compromissions et les déliquescences politiques de tous bords. Fouchet parie pour la poésie, pour la jeunesse, pour l’amour, pour la paix.
Le deuxième bandeau (Fontaine, numéro 7, janvier-février 1940) nous le confirme : L’espoir et la poésie. A mesure que se précise la menace de l’agression allemande, le cri se fait plus aigu et plus clair encore : Le poète doit être partout et rester partout libre (Fontaine, numéro 8, mars-avril 1940). Dès lors que fut consommée la défaite des armées alliées en mai 1940, le pari de Fontaine est de continuer, malgré Vichy, la lutte, par la poésie et pour la poésie. L’esprit français survit là dans l’appel du 18 juin et dans le rassemblement : La poésie française continue, lisons-nous (Fontaine, numéro 9 mai-juin 1940). En septembre 1940, le numéro 10 de la revue signale : La poésie nous reste. Au plus noir du doute et contre toutes les apparences de victoires des armées allemandes, Fontaine parie encore pour la résistance et l’élan nécessaire que lui donne la poésie.
Nous avons aussi des indications par les quatrièmes de couverture. Ces citations sont trop nombreuses pour être livrées ici. Nous en donnerons la liste et l’analyse dans notre travail en cours, mais d’ores et déjà, relevons qu’elles portent essentiellement sur des réflexions à propos de la liberté (Apollinaire, Breton), l’espoir et le respect de l’autre (René Char, Baudelaire) et plus généralement sur des valeurs humanistes tournées vers l’universel comme l’indique cette belle citation de Paul Eluard :
 
« Dans un monde qui se trahit le temps est venu où tous les poètes ont le droit et le devoir de soutenir qu’ils sont profondément enfoncés dans la vie des autres hommes, dans la vie commune » (Fontaine, novembre-décembre 1939, n°6).
 
Ou encore cette autre de Roland de Renéville :
 
« Dans un monde qui se trahit lui-même, les poètes sont seuls à demeurer fidèles à la notion d’humanité (…) » (Fontaine, août-septembre 1939, n°5).
 
Cette humanité nous est perceptible par le jeu complexe de la sensibilité, qui nous la révèle, par ce sentiment de sympathie (souffrir avec) qui fonde la poésie, d’entre les plus noires de nos heures humaines :
 
« L’univers est une catastrophe tranquille ; le poète démêle, cherche ce qui respire à peine sous les décombres et le ramène à la surface de la vie » (Saint Pol-Roux, in : Fontaine, octobre-novembre 1940, n°11).
 
Enfin cette sensibilité s’exerce, suprême orgueil d’homme libre et refus des compromissions, comme l’écrit Léon-Gabriel Gros, par elle-même et pour elle-même. S’il y a engagement politique au sens de prise de parole au milieu de la cité, cette parole n’est pas le slogan facile ou l’invective mais le rappel des vérités de toujours, non pas l’asservissement utilitaire à des causes éphémères, mais l’exercice de la lucidité :
 
« La poésie n’est déterminée que par elle-même. Elle sert les hommes, ils peuvent la servir, il ne leur est pas loisible de s’en servir » (Fontaine, mars 1941, n°13).
 
Nous voyons par ces quelques exemples significatifs quelles valeurs essentielles défendaient Fontaine : celles en somme de la civilisation face à la barbarie, de la tolérance face à la haine : « Nous ne sommes pas vos ennemis », d’Apollinaire figure dans le numéro 3 d’avril-mai 1939, sous le titre : S’il fallait un manifeste à cette revue, tout comme figure, en réponse à cette tolérance, et la fondant, l’exigence du combat pour la liberté et la civilisation, de la façon la moins équivoque, c’est-à-dire aussi les armes à la main, ainsi qu’en témoigne une « publicité » en page 3 de couverture du numéro 33, année 1944.
 
 
Dans son livre publié à Alger, chez Edmond Charlot en 1944, La France au cœur : chroniques de la servitude et de la libération (juin 1940-juin 1943), Max-Pol Fouchet reprend certains éditoriaux de Fontaine, en particulier : Nous ne sommes pas vaincus (Fontaine, août-septembre 1940, n°10) ; Une seule patrie (Fontaine, novembre-décembre 1942, n°23) et La république comme volonté et comme imagination (Fontaine, 1943, n°26). On se reportera à Un jour je m’en souviens (op.cit.) pour le texte des deux premiers de ces éditoriaux ainsi que pour trois autres textes importants : La poésie comme exercice spirituel (Fontaine, n°19-20 mars-avril 1942), Ecrivains et poètes des Etats-Unis d’Amérique (Fontaine, juin-juillet 1943, n°27-28) et La liberté guidant le peuple (Fontaine, 1944, n°35). Enfin, certains textes n’ont été repris dans aucun de ces deux ouvrages. C’est dans le cas de : La poésie doit continuer (Fontaine, août-septembre 1939, n°5) ; Le poète a toujours des devoirs et ses devoirs sont ses droits (Fontaine, août-septembre 1939, n°5) et enfin Aspects de la littérature anglaise de 1918 à 1940 : avertissement (Fontaine, 1944, 37-40).
L’éditorial ouvrant le numéro 5 de la revue (La poésie doit continuer) traite de l’examen de conscience dont témoignent les articles publiés dans ce numéro. Examen de conscience de différents poètes, appartenant à diverses esthétiques ou philosophie, en ces derniers moments de paix armée, de Léon-Gabriel Gros, Emmanuel Mounier, Camille Bryen, Edmond Humeau, Jean Wahl, Charles Autrand, Luc Decaunes et Max-Pol Fouchet. Cet examen de conscience porte sur les Droits et devoirs du poète. Comme si, au seuil de la guerre, Fontaine sentait l’impérieuse nécessité de se définir d’abord une nouvelle morale fondant son engagement. Il témoigne de la nécessaire hauteur et liberté de la poésie, qui ne peut être systématisée ni embrigadée dans aucun idéologie ou théorie. La poésie doit élever l’homme. Le relever et le mener à l’universel. Par ailleurs, cet engagement implique de la part du poète une responsabilité morale, une conscience des liens de son art avec l’ensemble du monde. Humeau précise même, pour éviter toute équivoque ou récupération, que la poésie ne doit pas avoir de morale, mais que c’est le poète lui-même qui a le devoir de s’en construire une. Telle est la responsabilité du poète, du penseur, de l’intellectuel. Car de cette attitude découle son rapport à la communauté des hommes et il ne peut pas ne pas en tenir compte. Sa résistance à la barbarie ou son appui à celle-ci se posent clairement dès lors que la guerre menace. Comme le signalait Max-Pol Fouchet, il s’agissait bien aussi d’un problème métaphysique : chacun des animateurs de la revue a clairement pris position parce que, viscéralement, il ne pouvait tolérer la démission, l’acquiescement aux valeurs nazies. La contribution de Charles Autrand anticipe, elle, sur le numéro spécial De la poésie comme exercice spirituel. A partir de son engagement dans la communauté des hommes, et c’est là une attitude phénoménologique, le poète s’en élèvera d’autant plus que cet engagement, conscient des limites et des imperfections humaines, l’incitera à l’absolu, à un perpétuel mouvement de remise en question. Il ne s’agit pas de s’évader dans l’abstrait et le divin, mais d’aller de l’avant, d’explorer au-delà de la vision commune les territoires toujours vierges de l’expérience poétique :
 
« (…) Le théoricien résume, marque les liaisons et explique (en partie) : le poète va de l’avant, crée, conquiert ».
 
Et plus loin :
 
« Droits et devoirs… Sans doute se résument-ils à la nécessité de vivre, de participer, et de rester – par-dessus tout – soi (Fontaine, n°5, 1939, pp.86-87).
 
Les autres éditoriaux ou essais ou avertissements aux numéros spéciaux prendront certes un tour parfois plus polémique ou politique ou littéraire, selon le sujet ou les circonstances, mais découleront de cette attitude de questionnement et d’examen sans a priori des phénomènes. A cet égard, notons cette remarquable tentative d’interrogation de l’Allemagne dans le numéro 46 de novembre 1945, intitulé La Question allemande. Ce numéro s’ouvrait par une « Mise en garde » où l’équipe de Fontaine précisait qu’un tel sujet n’était abordé ni par un sentiment de pardon ni par un hommage implicite à la culture allemande (qui n’est pas l’idéologie nazie). La question allemande, c’est ici l’interrogation d’un phénomène de conscience, celui des rapports entre vainqueurs et vaincus, et la remise en cause, dans la victoire même des Alliés, et au moment des règlements de compte, des sentiments ou des comportements porteurs eux-mêmes des germes de ce qu’ils avaient cru détruire. L’exigence du retour sur soi, sur les valeurs de la civilisation, sur la notion d’universalisme est ici très clairement exprimée. Elle témoigne d’une hauteur morale exemplaire et d’une dignité remarquable, dignité inaugurée dans la défaite et le doute, portée par le combat pour la poésie et la liberté, assumée enfin au moment de la victoire sur les ténèbres (23).
 
 NOTES :
 
(1) Max-Pol Fouchet, Un jour, je m'en souviens : mémoire parlée. Paris : Mercure de France, 1968, p. 45.
(2) Ibidem, p. 46.
(3) Voyez Demeure le secret et autres poèmes, de Max-Pol Fouchet présentés par Marie-Claire Bancquart : Actes Sud, 1985.
(4) Jusqu’au numéro 37-40, 1944.
(5) Numéro réédité dans la collection Espaces, Paris : Editions Saint- Germain-des-Prés ; Le Cherche-Midi, 1978.
(6) Voyez la disparition de Jeanne Ghirardi évoquée dans le poème La mer intérieure (op. cit.) et le naufrage du paquebot Lamoricière.
(7) Voyez aussi le texte de René Daumal, publié dans le n° 19-20, mars-avril 1942, pp. 168-172: "Poésie noire, poésie blanche". Par ailleurs, sur l'existence d'un projet, le témoignage de Fouchet sur l'influence de Daumal et ses relations avec lui dans Un jour, je m'en souviens (pp. 83-84) est important. Daumal, collaborant à la revue, le faisait avec rigueur mais exigence : " Voulez-vous me résumer les grands principes que vous suivez dans la direction de la revue ? Une entreprise périclite dès qu'elle a réussi (...) ".
(8) Souligné par nous. Voyez à ce propos le numéro spécial déjà cité: De la poésie comme exercice spirituel.
(9) Max-Pol Fouchet, La poésie française: anthologie thématique. Paris: Seghers, 1963, pp. 9-10.
(10) « (...) la parole avait à se manifester, car la victoire de l'hitlérisme n'était pas un simple fait historique, la péripétie d'un feuilleton. Elle était d'ordre métaphysique, et il fallait le dire. Il fallait plus encore le faire entendre. Mais avec quel langage? Toutes les théories, tous les systèmes étaient usés et tous semblaient nous avoir abusés... Il n'y avait, au vrai, qu'une parole vierge: celle de la poésie ». (In: Un jour, je m'en souviens, op. cit., p. 47).
(11) Max-Pol Fouchet, Un jour, je m'en souviens: mémoire parlée. Paris: Mercure de France, 1968 et du même, Les poètes de la revue « Fontaine », numéro 55/61 de la revue Poésie 1, édition Saint-Germain-des-Prés, septembre-novembre 1978.
(12) Fontaine, 1944. Aspects de la littérature anglaise 1918-1945 présentés par Kathleen Raine et Max-Pol Fouchet, Paris: Editions de la revue « Fontaine », 1947 (Réédition corrigée).
(13) À ce propos, notre gratitude va tout spécialement à Mme Denise Jamme-Wormser qui nous a remis une collection presque complète de la revue, dans son édition originale, ainsi que des documents et des témoignages d'époque. Nous remercions aussi chaleureusement la dévouée compagne de Max-Pol, Marguerite Gisclon-Fouchet qui nous a permis de compléter la collection de Fontaine et d'accéder aux archives les concernant.
(14) Max-Pol Fouchet dit, p. 48 de Un jour, je m'en souviens « le texte... » (nous ne sommes pas vaincus, qu'il écrivit le 20 juin 1940)... « servit d'éditorial au numéro de juillet 1940 »: il ne s'agit pas du numéro 10 publié mais en préparation pendant juillet. En juin 1940, au plus noir de l'effondrement, il n'avait pas été possible de réaliser le numéro juillet-août. Ce numéro 10 fut terminé et put paraître en août; il porte donc la date août-septembre. Il provoqua la réaction que Max-Pol Fouchet précise p. 51 de Un jour, je m'en souviens: « les services de la censure et la police entendirent trop bien la proclamation de Fontaine. Le numéro fut saisi, du moins ce qui restait, car les abonnés, les écrivains, les amis avaient déjà reçu leurs exemplaires ».
(15) Max-Pol Fouchet, Les poètes de la revue Fontaine, Poésie 1, Paris, 1978, p. 361.
(16) Idem, pp. 271 et 277.
(17) Voir note p. 78 du n°41 de la revue Fontaine, édition de Paris, avril 1945.
(18) Voir Max-Pol Fouchet, Un jour, je m'en souviens, pp. 130 et 140-141, et Les poètes de la revue « Fontaine », p.228.
(19) Voir Max-Pol Fouchet, Un jour, je m'en souviens, p. 130.
(20) Max-Pol Fouchet, Les poètes de la revue « Fontaine », p. 271.
(21) Idem, p. 202.
(22) Idem, p. 352.
(23)« (…) Nous avons devant nous ce grand corps d’une Allemagne abattue qui n’est ni réellement découpée ni réellement remembrée et dont nous ne savons pas au juste si nous l’aidons à se reprendre ou bien à mourir. (…) Nous n’avons (…) réuni la plupart des textes qui suivent que pour avertir les âmes scrupuleuses qu’un tel problème ne trouvera de solution viable empiriquement que dans une exigence de totalité, disons-le haut : sur le plan moral (Fontaine, n°46, 1945, pp. 769-770).


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