Le témoin
Peu après minuit, la place publique, changeant de nature, débute ses rites secrets.
Parmi les nombreux couteaux qu’il possède, le boucher en choisit un, le plus souple, le plus beau. Luisant de défi, le couteau est à présent au centre de l’arène : stèle unique et lumineuse, boussole dirigée vers l’âme. Le boucher l’élève à la hauteur de ses yeux, en contemple la lame qu’il tente ensuite de caresser d’un ongle, l’approche de son visage et la lame halète.
Le boeuf égorgé pend somptueusement dans la toile de Rembrandt, suspendu hors souffrance et hors douleur. Habillé de la seule splendeur du pinceau qui l’a peint. Sur la place publique, le boeuf à égorger se trouve ligoté et jeté par terre. Dans quelques instants, quand la corde atteindra son cou, après lui avoir encerclé les pattes et les côtes, il comprendra obscurément que c’est trop tard. Il ne sert plus à rien de remuer le cou et les pattes. Il ne lui reste plus qu’à se laisser aller au couteau du boucher. C’est là, juste quelques secondes avant qu’on lui tranche le cou, que le boeuf pousse un mugissement où résonnent ensemble la mort et son au-delà. Appel, semblable au signal de départ des grands bateaux, faisant vibrer les coeurs des voyageurs qui ont peur de ne plus revenir. Il ne s’agit pas d’un mugissement, mais d’un cri. D’un cri extrême et sombrement parlant.
Comment être témoin de ce cri et ne pas s’en approcher ? Depuis quelle douleur ancestrale ce cri a-t-il surgi ? Se laisse-t-il moudre ? Se laisse-t-il effacer par l’air ? Ou bien ira-t-il s’accrocher quelque part dans l’air immobile et tranquille ?
Et toi aussi, quel pouvoir est le tien quand soudain le sang des victimes se réveille en toi ? Ces victimes qui ornèrent ton enfance des vestiges de la mort et firent retentir dans son ciel les cloches de l’ange en fuite. Cloches du deuil.