Hélène Dorion

Née à Québec, Hélène Dorion a publié plus d’une vingtaine de livres (poèmes, récits, essais), parmi lesquels L’Étreinte des vents (récit paru en France sous le titre L’âme rentre à la maison, 2009 et 2010, prix de la revue Études françaises), Le hublot des heures (poésie, 2008, prix Charles Vildrac de la Société des Gens de Lettres de France), Ravir : les lieux (poésie, 2005, prix Mallarmé et le prix du Gouverneur général du Canada), Sous l’arche du temps (essai, 2005) et Jours de sable (récit, 2003, prix Anne-Hébert). En 2006, une rétrospective de son œuvre poétique a été publiée aux Éditions de l’Hexagone, sous le titre Mondes fragiles, choses frêles (poèmes 1983-2000). Ses livres sont traduits et publiés dans plus de quinze pays, et lui ont valu plusieurs distinctions et prix littéraires dont le prix Senghor du Cénacle européen, le prix Alain-Grandbois, le prix Aliénor et le prix Wallonie-Bruxelles. Hélène Dorion est membre des jurys des prix internationaux de poésie de langue française Léopold-Senghor et Louise-Labé. Elle a été nommée Chevalier de l’Ordre national du Québec et Officier de l’Ordre du Canada. Elle est membre de l’Académie des Lettres du Québec et, à ce titre, elle fait partie du comité de rédaction de la revue Les écrits et du comité de direction de la Rencontre Québécoise Internationale des Écrivains.
Poèmes
Tu rêves de villes que le temps
n’aura pas érodées, de forêts
qui dessinent des chemins vastes,
tu rêves, et sur la mer
les mâts des navires
rongent les pierres blanches,
la houle grignote le rivage,
tu rêves, mais l’aube tarde encore
à souffler sur les ruines,
les ombres se fracassent
contre la chair des maisons,
ébranlent la charpente fragile
des fenêtres par lesquelles tu vois
un peu d’espoir, crois-tu,
et comme lentement s’édifie un poème,
à l’intérieur de toi,
tu recueilles un à un ces lieux,
ces visages, tu touches à l’amour,
à tout ce qui peut encore être vrai
et beau, comme une promesse.
La Terre, à peine visible
– l’aurions-nous oubliée –
par le hublot des heures
sait-elle encore te rappeler
que tu n’es jamais
au-dessus de ce monde
qui avance maintenant
avec ses cassures
irréparables, – jamais tu ne seras
au-delà des vagues qui effacent
les pas humains, la beauté simple
des choses, et tu voudrais,
en cet instant où la Terre se retourne,
entendre souffler un vent oblique,
toucher du bout de ton âme
la peau fragile du temps, voir,
voir enfin s’ouvrir les ombres que l’on porte,
et comme un cœur, et comme un visage,
le monde reposer dans la paume de l’aube.
Hélène Dorion, Le Hublot des heures, La Différence, 2008.
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Ici l’escalier d’où monte
et redescend l’histoire, en ce détail
que tu incarnes. Des mots poussés
derrière le silence. Peu importe
l’espace qui te laisse à toi-même
– et flotte entre ces murs, le craquement des objets –
tu vois la fenêtre, là remue le monde
un vent d’aube, et les notes du piano
lentement tournoient.
Tu poses le pied, c’est la mer
qui te dénoue. Tu oublies presque la plaie
la pierre gisante, sur le fil de la mémoire.
Depuis des années, tu regardes les branches
comme des racines, qui s’approchent enfin.
*
Écoute, comme une ombre
s’avancerait, la mer, l’inlassable
vol des vagues qui claquent
contre la terre, écoute
ce monde devenu monde, à force
de résonner parmi les ans. Ton enfance
est cette matière fossile, un vœu
du temps qui brûle à mesure.
Écoute, et l’oiseau fuira encore
brisant tes châteaux sur le sable
de cette côte de l’Atlantique
où tu vis s’en aller l’aube
et revenir par tant de marées.
Hélène Dorion, Ravir : les lieux, La Différence, 2005.