LESSARD Rosalie (Québec)

Rédacteur : ebrogniet
Date d'insertion : 2007-05-16 13:01:43  -  Date de modification :2007-05-16 13:01:43

haley est un monstre

 

Hier, je n’attends personne. Hier, c’est comme une île. C’est une île qui disparaît et qui réapparaît. Hier, c’est un volcan endormi. En ce temps-là, c’est comme aujourd’hui, avec un versant de montagne transformé par le feu. Un versant de paysage lunaire après avoir craché le feu. Et l’autre versant, le versant intouché? Et l’autre versant?

                                                              Nicole Brossard

 

 

la ville à l’orage
pavane
magnétique grisée noire
crépite d’intelligence chrome et fer tours de force murs métro le béton souterrains
des vitrines délurées
des fenêtres qui ne dorment pas
pas une chambre en jachère
toutes briques mobilisées

 à l’échafaud la mémoire des bêtes
les plantes et les arbres naphtaline jusqu'au cou

 haley songe
ma fenêtre fait le tour du monde
le cœur inemployé des nuages dans les veines et du vide plein les mots
ciel percé de toutes parts
je n’habite qu’ ici

 c’est un abri qui menace avec ses rêves de fusée
une ville qui ne dort pas sur ses miroitements
et porte ses désordres les lèvres trop rouges
aux commissures
l’oubli
narquois
et des cris qui sont doux
les souvenirs entre quatre murs et nulle part ailleurs
les rides les lunes et les chansons fêlées
vie qu’on passe à tabac
rires en boîte super huit
la maison sans sortie de secours rien ne bouge
plus personne ne ressasse
tout à coup tout fait peur
 
quoi faire

 haley est un monstre dans la ville bien-aimée
elle rôde sans faim prise en faute
des morceaux d’enfance sous la dent
séduction l’étoile brûle
son corps qui trahit
baigne dans son passé
calibre neuf quinze ans l’esbroufe haut le corps haley en suspens le regard oxydé
un visage en attente
l’irrésolu
d’où se lève le vent
la lumière travaille ses ténèbres
un visage laconique dans la ville surchargée de signes

 mémoire
geste arrêté

 périphérique

 qui faire
dérailler

 depuis que sa fille s’est fait maison et ville et femme
toutes les chambres sont froides
la mère de haley tremble et se rature
les contours le revers
ravalent
le centre
sans nerf
les heures s’abîment en beauté
et brille le corps jeune dans sa démesure

 des semaines qu’elle se cache
la mère de haley
qu’elle marche trop vite que son pas la camoufle
au grenier qu’elle se love dans les vieilles images
chambre forte
chaleur

 dans la ville haley et sa mère
au moindre mot qui tombe
faux
haley la rembarre la fustige foudroie
le frisson fond en larme qui fait honte qu’elle meurt

 et la ville permet tout
haley et sa mère
haley et sa mère qui a peur
aux abois soif faim
le besoin pour refuge
les souvenirs comme temps
haley et sa mère
qui a peur d’elle

 sur la déchirure
la terre tremble
[...]


Elle est née à Baie-Comeau en 1981. En 1998, 1999 et 2000, elle fait partie des lauréats du Prix International Jeunes Auteurs (Genève). À dix-huit ans, elle publie son premier recueil de poèmes, À perte de monde. En 2006, Rosalie Lessard remporte le Prix littéraire Radio-Canada, volet poésie, pour Petit guide des volcans d’Amérique. Elle complète cette année une maîtrise à l’Université de Montréal tout en enseignant la littérature au Collège Jean-de-Brébeuf. À titre d’assistante, elle travaille avec le groupe de recherche sur les archives de Gaston Miron dirigé par Pierre Nepveu et Marie-Andrée Beaudet. Son second recueil, La chair est un refuge plus poignant que l’espace, est paru à l’automne 2006 aux Écrits des Forges. Rosalie Lessard travaille en ce moment à un Guide des volcans d’Amérique.


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